— Et toi ?
— Quoi, moi ?
— Ben, ton idée du paradis, ton paysage de rêve ! L’endroit où tu voudrais finir ta vie.
Je suis le dernier. J’hésite un peu. C’est un jeu, je sais bien, mais c’est très intime. En parler, c’est déjà déflorer, salir, divulgâcher. En même temps, rien ne m’oblige à tout révéler.
Ils sont là, à attendre ma réponse. Et plus je tarde, plus leur curiosité augmente. Je panoramise : la piscine, l’apéro sur la table, les trois copains affalés sur les chaises longues. C’est pas mon truc. Je m’ennuie au soleil, et la position allongée m’insupporte. Bon !
— Mon père rêvait d’une retraite aux Seychelles, il avait découvert les îles dans une revue. Jacques Brel est mort aux Marquises, en nous laissant un dernier joyau. Et puis, il y a la maison de Victor Hugo à Guernesey, Hauteville House. Toute en hauteur, face à la mer. En14 ans, il y a écrit Les Misérables, Les Travailleurs de la mer, L’Homme qui rit, La Légende des siècles… excusez du peu !
Ils s’impatientent. Ils ne vont pas me lâcher.
— Et donc, tu as trouvé ton île ? abrège Fred.
— Non, pas vraiment. L’île, ça tient pas la route. Trop cher, trop isolé. Inaccessible, dans tous les sens du terme. Vivre coupé du monde, oui, mais à condition de pouvoir y revenir quand je veux. Sortir prendre un café et lire le journal, faire les courses, consulter un médecin si besoin, et aussi retrouver les copains quand j’ai fait le plein de solitude.
— Alors, fait Sophie, accouche !
— Alors, la réponse, c’est la presque île. En deux mots. La mer qui te cerne presque, dont tu es presque prisonnier les jours de colère, quand elle se donne en spectacle. Comme quand tu étais petit et que tu écoutais avec délice la pluie crépiter sur ton velux, les nuits d’orage, blotti sous la couette.
— Et ton presque paradis, il a un lieu, un nom ? demande Nico.
S’ils croient que je vais lâcher l’info comme ça, pour qu’ils me volent mon jardin secret !
— Presque ! ça se trouve en Bretagne, pourquoi chercher plus loin. Tenez, je vous y conduis, fermez les yeux !
Incroyable ! Ils m’obéissent. Je poursuis, j’ai baissé la voix, pris par mon propre récit.
Imaginez une pointe rocheuse qui fend la mer comme une étrave, une maison presque au sommet, adossée à la pente, qui ne regarde que le large, vers le nord. La bâtisse, ceinturée d’un muret qui sécurise un étroit chemin de ronde, vous laisse le choix.
Soit vous partez face à la porte, où le petit mur s’interrompt, et c’est le plus sage. Le sommet est devant vous, le vent siffle déjà, l’iode envahit vos narines. Vous montez jusqu’à l’entrée de la propriété, un portail grinçant dans le mur de pierres. Le chemin qui en part impose une marche malaisée sur le dos de la colline rocailleuse, semée de bruyères violettes, d’opiniâtres chardons au bleu vert décoloré, et de rares genêts. Enfin vous arrivez à un parking. La civilisation affleure, du moins en été. Mais hors-saison, nulle âme qui vive, il faudra encore six ou sept kilomètres pour les premiers commerces – vous êtes sauvés. Et, bien sûr, vous avez raté l’essentiel.
L’autre choix est périlleux. Ouvrez les volets des fenêtres de la façade nord : le couloir extérieur, puis le muret, et tout en bas, la mer ; la mer, sur 180 degrés. Vous la dominez, elle vous attire. Elle est calme, pourquoi ne le serait-elle pas ? Elle a l’étendue, elle a le temps, un temps qui à notre échelle ressemble à l’éternité. Elle a aussi la pesanteur, et elle vous attend. Au-delà du muret, si vous l’enjambez, la pente reprend. Trente, quarante, cinquante degrés ? Assez pour qu’au moindre faux-pas, vous glissiez et dégringoliez, jusqu’au moment où la pente devient falaise, et plus rien ne vous empêche de vous fracasser sur les rochers en contrebas, canines et molaires qui de tout temps ont broyé navires et marins.
— Waouh, siffle Nico ! C’est vraiment là que tu te vois vivre ?
— Oui, renchérit Sophie, c’est mortel ! Au sens propre !
Ils n’ont pas tort. J’ai été un peu excessif. Et je n’ai pas tout dit.
— Vous avez raison, mais ce site a deux visages, il vous questionne en permanence : aventure ou repli, sécurité ou danger. Comme la vie, parfois. Et il y a une troisième voie.
Ils me dévisagent, perdus.
— Oui, passer à l’étage supérieur ! Je ne vous ai pas tout dit : la maison est une maison-phare. La lanterne surmonte la pièce principale, elle s’encastre à demi dans la toiture, 35 mètres au-dessus de la mer. Ses éclats balisent l’entrée de la baie – blanc au centre du faisceau, vert et rouge à l’extérieur.
La cadre est hypnotique : comment ne pas s’y voir en gardien de phare, pour de faux ? Dans la pénombre, vous êtes calés dans un fauteuil anglais qui vous évite de somnoler ; pourquoi pas une pipe sur la table et l’arôme du Navy Cut ? Jumelles à portée de main, VHF en veille sur le canal 16, vous suivez des yeux les quelques bateaux qui naviguent en cette nuit maussade. Les radars et l’automatisation sont passés par là, le GPS aussi. Si le phare reste un repère, votre présence est désormais inutile ; sauf si…
On dirait que je serais un gardien de phare, et je protégerais les marins et les navires les nuits de tempête. Le petit enfant sous le velux est de retour. Il vous attend là-bas. Dire que vous l’aviez perdu de vue depuis si longtemps !
J’ai terminé. Je me tais. Bizarrement, eux aussi.


