— Moi aussi, je dis, dans la foulée ! Et Tina, elle aussi ! Un moment de réflexion, puis :
— Nous aussi, Christel et moi ! Ça, c’est Franck.
— Pas moi, proteste Yann.
Clémence n’ajoute rien, ni Jean-Artus. C’est lui qui a lancé l’échange, en nous expliquant qu’Annick et lui ont été malades comme des chiens depuis la rencontre du 12 septembre, chez Clémence. Manquent Béatrice et Audrey : mal fichues, pas en état de conduire – elles habitent toutes les deux à une heure de route.
Au club d’écriture, on est sept, comme les muses, en moins doués, et en mixte – trois femmes pour quatre hommes. On se retrouve tous les mois chez les uns, les unes et même les autres. Là, 15 octobre, chez moi, on n’est que cinq, et on cherche à comprendre pourquoi. Clémence se sent coupable, Yann tente de la soutenir.
— Tu n’y es pour rien, tu sais. On avait passé un super après-midi dans ton jardin : textes, gâteaux, boissons, tout était nickel.
Je réagis, même si c’est pas sympa pour Clémence.
— Oui, c’est vrai, c’était vraiment très bien. Bon, quand même, les moustiques se sont régalés…
Yann ne réplique pas – il s’était vanté de ne pas avoir été piqué. Moi, j’avais compté sept cloques, signe d’un pouvoir d’attraction sur les femelles aedes albopictus dont je me serais bien passé.
Bref, on en est là, à se poser des questions, quand Franck reprend la parole. Franck, c’est le plus futé d’entre nous. Encore plus futé depuis qu’il a une liaison. C’est le seul, ou au moins le seul à ne pas le cacher. Même sa femme est au courant, c’est pas courant, mais cela ne nous… et il lui téléphone pour un oui, pour un non. Il prétend que ce n’est pas une liaison, que « il lui verse de l’argent tous les mois » – comme si c’était incompatible ! – et que « Claude [lui] rend des services précieux« . On préfère ne pas savoir lesquels. Et puis Claude, c’est un prénom épicène, et pis zut, je préfère dire ambigu !
Et donc Franck, pas gêné pour un sou, sort son smartphone : je vais demander à Claude ! Nous on la joue discret, on les laisse échanger, ça dure une minute, puis il raccroche et nous interpelle.
— Dingue !
— C’est vrai, répond Clémence, c’est dingue ! Tu as une explication ?
— Oui, mais non, fait Franck : dengue ! Tu nous as bien dit que tu avais passé une semaine à la Guadeloupe, fin août ?
Il lit la prose de Claude, c’est du lourd : Incubation : 5 à 7 jours. Crise : 2 à 7 jours, peut être suivie de plusieurs semaines de fatigue. Pendant cette période, un moustique qui pique la personne transmet le virus après quelques jours d’incubation. Certitude : élevée.
***
Je sais pas à quoi il ou elle ressemble, Claude, mais pour plomber l’ambiance, il/elle est champion/ne. On se regarde, Clémence est au bord des larmes, ses copines sont pas là pour la réconforter, on se sent un peu bêtes. Jean-Artus lui met la main sur l’épaule, on vient l’enlacer à tour de rôle, sauf Yann qui n’a pas chopé la dengue et ne veut pas prendre de risques pour lui ou Martine, et en profite pour liquider les bretzels.
Mais Franck n’en a pas fini. Il a repris son smartphone, il continue à parler et il nous fait signe de nous taire. Toujours l’appareil à l’oreille, il nous interroge.
— Vous pouvez me dire ce que vous avez fait, depuis un mois ?
Un silence. On hésite, puis on comprend que ça doit avoir un rapport avec la dengue, et on commence à phosphorer. Moi, je suis blanc de chez blanc, je peux répondre sans états d’âme.
— Nous, on n’a pas beaucoup bougé. Seulement un barbecue fin septembre en Vendée, chez ma fille et mon gendre. On allait mieux, on en a profité. C’était le seul créneau pour les voir, le WE suivant ils organisaient une cousinade, un gros truc. Mon gendre s’appelle Martineau, ils sont 5 000 en Vendée, et au moins une centaine à se retrouver chaque année !
Tout en parlant, je sens une légère inquiétude me traverser, mais Jean-Artus a enchaîné.
— De notre côté, c’était top ! On était rétablis à temps pour participer à la semaine du cyclotourisme de Château-Gontier. Décalée à début octobre pour cause de canicule. Des milliers de participants, une ambiance de ouf ! Seul bémol, les mous…
Il s’interrompt d’un coup, et malgré son hâle, on voit qu’il a pâli.
Yann intervient.
— Je suppose que ce que j’ai pu faire n’a pas d’importance. Mais j’ai des nouvelles de Béatrice. Malgré sa fatigue, elle s’est impliquée dans la préparation et l’organisation du festival de Saffré, comme tous les ans. Forum des associations dans le parc, spectacle en plein air, un monde fou, elle était très contente d’avoir tenu le coup. Finalement, je sais pas si elle a eu raison…
Franck a repris la parole.
— Moi aussi, j’ai… j’aurais pas dû… Mais j’avais pu obtenir des places pour Céline Dion, on voulait pas rater ça, même si on était un peu fiévreux, alors on a fait le déplacement, Christine et moi. Et les deux heures de queue avant d’entrer, sous la chaleur et les moustiques ! Mais c’était grandiose ! Évidemment, après coup…Il s’arrête, puis reprend. Et Audrey ? Vous avez des infos ?
C’est Clémence qui répond.
— Moi, je suis pas sortie. Mais Audrey, c’est comme Béatrice. Crevée, mais consciencieuse. Elle a pris sur elle pour honorer ses obligations de correspondante de presse. Elle n’a raté presque aucune réunion… les forums, les regroupements. Et là aussi, pas facile, avec la pluie qui est arrivée, la moiteur… les moustiques !
***
Le tour de table est terminé, on est tous consternés. La même question en tête. Je tente d’avancer.
— Et c’est quoi, la suite ? je demande. Claude, elle, il, a une idée ?
Franck obtempère, chuchote à l’appareil. Un temps, puis, visage crispé, il me demande : Tu peux mettre BFMTV, il y a du nouveau !
J’allume. L’animateur lit un communiqué.
« … nistère de la santé. Il indique que les nombreux cas suspects recensés dans plusieurs régions, surtout dans l’ouest, sont bien liés à la dengue. À l’heure actuelle, les foyers les plus importants se trouvent à Pornic, autour de Saffré et de Château-Gontier, et dans toute la Vendée. On relève aussi une contamination plus diffuse en Île de France, dont l’origine reste mystérieuse. Enfin un scoop BFMTV : Céline Dion et Brigitte Macron seraient – je dis bien seraient – en observation à l’Hôpital américain de Neuilly. Restez avec nous !
Je ferme la télé.
Une lourde et longue pause. Franck murmure tendrement « Merci Claude ! » et raccroche. Nos regards s’évitent. J-A toussote.
— Les amis, on arrête tout. Et comme Franck et moi sommes les fondateurs de l’association, et surtout ses Président et trésorier, je prononce la dissolution immédiate de l’ASEC (1). On fait les morts. Cette réunion n’a jamais eu lieu. Pas question qu’on nous attribue la responsabilité de l’épidémie ! On détruit : les mails, les textes du 12 septembre, ceux d’aujourd’hui, les photos, etc.
Franck se secoue. Il prend le relais.
— Je vous fais passer un logiciel spécialisé pour détruire les traces sur les ordinateurs et smartphones. Jean-Artus a raison, il faut nous séparer. Si urgence, un mot déposé dans les boîtes aux lettres. Sinon, pas de contacts pendant deux mois. On suit l’actu.
Il se lève, on en fait autant. Ça sent la panique. On prend pas le temps de s’embrasser. Chacun repart, seul, dans la nuit qui tombe.
***
Un mois depuis la réunion – enfin, la non réunion. Petit déj, j’écoute les infos du matin. La dengue semble avoir atteint son pic – 500 000 personnes tout de même ! Les urgences sont saturées – elles l’étaient déjà. Avec un peu de chance, elles vont retrouver un peu d’air avant la grippe, puis la bronchiolite, suivant les taux de vaccination. Dans le tram, lundi, un type portait un T-shirt « Le vaccin, je l’ai pris en grippe ! » Ça promet.
Macron a fait une déclaration martiale hier soir. L’épidémie serait due à une attaque hybride d’une puissance étrangère. Il a ressorti le « Nous sommes en guerre ! » qu’il avait étrenné en 2020 pour la Covid, et repris en 2025 sur la situation en Ukraine.
Il a également alerté sur le coût de l’épidémie, dans un contexte où les marges de manœuvre financières ont disparu. « Quoi qu’il en soit, cette nouvelle crise va nous coûter un pognon… »
(1) ASEC: ASsociation d’Ecriture!

