Au fil des années


Drôle d’expression – d’où vient-elle ? Peut-être des Parques, ces drôles de dames qui filaient nos vies de noir et de blanc. Les Grecs n’envisageaient pas que la vie se tisse de plusieurs couleurs. Ils n’avaient pas tort. Exit la vie en rose. Peu importe. Je termine mon café. J’ai encore un peu de temps.

Ma vie à moi, même si elle n’est pas terminée, se sera plutôt habillée de gris. Depuis longtemps. Mais avant, quand j’étais petit, c’était différent. Je le sais parce que ma mère parle, avec amour, du gamin rieur et insouciant qui multipliait les bêtises, s’échappait avec les copains et revenait avec des écorchures et des trous à ses pantalons. Jamais coupable, jamais repentant, incorrigible et indiscipliné, toujours à se moquer des conséquences.

J’avoue que je ne me retrouve pas dans ce portrait. Et quand j’entends encore une fois ma mère le raconter, si fière de cet enfant-là, je me demande si elle n’a pas reconstruit ce passé à sa façon, chaque morceau venant consolider le portrait d’un fils rêvé. Était-ce vraiment moi ?

Aujourd’hui, j’en doute. Ce n’est pas seulement que je m’habille en noir et blanc, c’est mon métier qui veut ça. Ou même le fait d’être célibataire et sans enfants. Non, c’est une disposition intérieure, comme un manque de soleil, comme si un brouillard avait recouvert ma vie, avait tout noyé dans la grisaille, mes joies, mes douleurs, et mon passé aussi.

De ce passé, il me reste des bribes, des éléments factuels, sans couleurs ni sensations, désincarnés. Le pensionnat religieux, le catéchisme, et, un peu plus tard, les cours d’harmonium dans la petite salle d’en bas, avec le père… comment s’appelait-il, déjà… son prénom m’échappe toujours.

Peu importe. Le passé restera dans la brume. Ma vie d’adulte s’est construite, elle me permet de dépasser ces questions et de me consacrer à l’essentiel, à ma mission. Je prends un tissu dans la boîte à chiffons pour essuyer mes chaussures. Je passe ma soutane, je la boutonne, bien serré. La messe va bientôt commencer.




Henri Burgkard, le 14/09/2026

Les mots en caractères gras sont tirés de la chanson de Dolly Parton – exercice soumis par Sylvie Beauget, ateliers « Instants », UP de Nantes.


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