Hang-Art


Ce jour-là, visite du Hang-Art. Situé près de Saffray, ce Lieu Unique, comme on dit à Nantes, abrite en pleine nature une profusion de toiles, sculptures et OANI (Œuvres Artistiques Non Identifiées) aussi singulières que l’art dont elles se réclament.
Dans cet espace, les six membres présents d’ASEC (Association d’écriture, voir https://ecritsvains.com/2025/03/15/la-tr%c3%a8s-triste-histoire-de-georges-petit-texier-nouvelle-litt%c3%a9raire/) se retrouvent pour improviser à partir des œuvres qui inspirent chacun d’entre eux… voici les textes issus de cette séance.

Passage à niveau

Migas Chelsky. Petite maison bleue, acrylique/carton (40 x 50 cm) 2024

Je ressens la nostalgie du vieux passage à niveau, la petite route qui passait à côté, les vieilles barrières un peu déglinguées qui s’abaissaient lentement quand la sonnerie retentissait. Juste après, la Micheline s’arrêtait, Pierrot descendait sa musette sur le dos de retour de la menuiserie au village voisin. Gérard, le garde-barrière, lui proposait un gorgeon, puis il prenait son vélo avant que le train suivant s’annonce. Il ne doit pas être en retard pour la soupe, il ne faut pas fâcher la Georgette.

Pierrot n’était pas le seul ; le matin, Gérard proposait le café à Maurice avant qu’il grimpe dans le wagon pour rejoindre ses collègues. Il y avait ceux du matin et ceux du soir, toujours des hommes. Les femmes prenaient le train plus tard et rentraient plus tôt, elles n’avaient jamais le temps et surtout ça aurait fait jaser.

Plus de train maintenant ; des vélos, des poussettes, des gens qui courent, d’autres qui flânent, mais personne pour m’animer, me réchauffer, me rendre mon âme de bonne gardienne du passage à niveau.

Bernadette

https://migaschelsky.blogspot.com/p/blog-page_14.html

Rendez-vous

Eddy Josse. Rendez-vous

Assis sur un banc, deux enfants attendent l’arrivée du car après l’école. Elle est un peu intimidée, elle ne connaît pas bien le garçon à ses côtés et elle n’ose pas lui parler. Il est déjà cinq heures et demie et tous les enfants de la classe sont repartis. Il n’y a plus personne dans la rue.

C’est une histoire d’il y a longtemps, cela remonte à plusieurs générations, lorsqu’il n’y avait pas encore la télé couleur. On voyait les gens en noir et blanc. Les jeunes filles portaient des socquettes et des sandales à brides, et les garçons des sortes de petits sabots et
des blouses grises par-dessus leurs culottes courtes ; les filles mettaient des rubans dans leurs cheveux. Les coiffures des garçons étaient bien coupées au-dessus des oreilles.

Sur le banc devant l’école, les deux enfants se regardent et se sourient.
— On pourrait s’en aller, je crois qu’ils nous ont oublié !
—  On pourrait s’en aller très loin et personne ne pourrait nous retrouver !
— On irait dans un pays où les enfants seraient heureux.
— Il n’y aurait pas de travail après l’école.
— On ne mangerait que des bonnes choses
— Tu crois que ça existe un pays comme ça ?
— Eh bien, partons le chercher ! Tu viens avec moi ?
— D’accord !

Alors ils tentèrent de se lever, mais le tableau était encadré d’un verre épais, et leurs corps en cartons se mirent à craquer, risquant de se déchirer au moindre mouvement.
— Restons ! Restons encore un peu sur ce banc. Ainsi l’a voulu l’artiste.
— Nous sommes là pour l’éternité.
— C’est horrible !
— Mais non ! Nous sommes ensemble pour toujours ! Nous ne vieillirons pas, nous aurons toujours huit ans !
— Mais nous ne connaîtrons pas le monde en couleur !
— Sauf le rose sur tes joues, juste là…

Et le garçon passe délicatement la main sur le visage de la jeune fille.
— Sur ta joue aussi, répond la jeune fille en lui caressant la joue.

Cécile

Café des nuages

Sophie Herniou. Gaby – Collection le Hang-Art

Café des nuages, un matin avant l’embauche...
— C’est triste à dire, mais l’amour, toujours l’amour, ça lasse.
— Ça fait combien de temps que tu fais ça ?
— J’ai pas compté, depuis toujours.
— Si t’as tous tes trimestres, tu peux prendre ta retraite !
— Ça m’étonnerait que le barbu me laisse partir comme ça !
— Surtout que tu es son meilleur élément, tu n’as jamais² manqué ta cible. Tu es l’angel number one, le robin des cieux !
— C’est vrai, toute modestie mise à part, pas une flèche de perdue. Même quand j’ai débuté, je ne touchais pas toujours en plein dans le mille, mais j’ai jamais tiré à côté !
— C’est pour ça que l’on t’a choisi pour former les jeunes.
—Justement, à côté d’eux, je me sens si vieux ! Tu as vu ma tronche d’angelot ? Il y a comme une erreur de casting !
— L’amour c’est aussi pour les vieux !
— La flèche ne fait pas le même effet, elle s’enfonce moins dans le cœur
— Mais ça reste de l’amour. Tu te lasses de l’arc ou des cibles ?
—Un peu de tout !
— T’as trop de boulot, tu fais un burn-out mon vieux, c’est clair !
— C’est peut-être vrai. Il y a des jours je n’arrête pas de recharger mon carquois. Le soir, j’ai les ailes en compote. Du travail à la chaîne ! Avant, on prenait le temps.
—Il faudrait former davantage de spécialistes.
— Facile à dire, c’est une activité technique, beaucoup échouent à l’examen. Ils pensent que c’est facile, ils vont trop vite. On ne peut pas prendre le risque que ça tire à tort et à travers ! Ils ne s’imaginent pas toute la charge de travail. Aujourd’hui, ce n’est plus une flèche ou deux par personne pour toute une vie. Il m’est arrivé de viser le même cœur dans la même journée ! Je doute souvent. C’est plus de l’amour, c’est du fast love !
— Remarque, moi c’est pareil. En tant qu’ange gardien, c’est plus le même boulot. Je suis fortement concurrencé par les nouvelles technologies.
— Moi pareil. Tu vois pourquoi je me lasse de l’amour. L’amour est dévalorisée, il est passé de mode. L’amour c’est devenu cucul, au propre comme au figuré.
—Cucul pidon !
— Ouais, bon allez, c’est l’heure d’aller bosser !

Fred

Carton plein

Migas Chelsky. Triste Baraque, acrylique sur carton (50x65cm) – 2018

Nimbée de poussière ocre, Small city se réduisait presqu’à sa rue, la rue se réduisait presqu’au saloon, le saloon était désert et silencieux. Long Chap descendit de sa monture, l’attacha à un poteau, et monta les quelques marches du pas mal assuré de celui qui a chevauché pendant deux heures.

D’abord un grand verre d’eau, un seau du même liquide pour Dada, puis il passerait aux boissons sérieuses.

Il donna un coup de botte dans la porte battante, qui s’ouvrit en couinant. Personne. Le chaos. La puanteur. La grande glace brisée derrière le comptoir jonché de débris, les tables renversées, deux chaises encore intactes. Ah ! Trois corps également, yeux vitreux, sang déjà sec, l’un, le colt toujours en main. Son regard inspecta la pièce, débusqua une bouteille de whisky rescapée. Il la renifla, puis en but une lampée au goulot.

Tout ça ne pouvait signifier qu’une chose : cette fiotte de Crazy B. était passée avant lui. Il ne connaissait que cinq personnes capables d’un tel carnage, mais toutes auraient liquidé, non seulement les occupants, mais aussi l’alcool. Toutes, sauf Crazy B.. Le seul qui opérait ASEC.

Si c’était bien lui, il avait laissé un témoignage de son passage. Long Chap regarda sur le comptoir : une feuille de papier, sur lequel une écriture épaisse avait laissé un court message.

Le surréalisme est moisi
J’assassine la poésie
J’écris au bout de mon fusil
De nouveaux cadavres exquis[1].

Henri

Frida en 15 minutes

Nathalie Hertwig Gillet Hommage à Frida Kalo – Collection le Hang-Art

Frida ! Mais oui, c’est tellement toi ! Ce regard insolent et ténu, ce corset qui maintient ce corps accidenté.

Certes, le vert de ta peau fait digression, mais il souligne tellement les révoltes qui t’animent ! Oui, tout est Frida. Un corps élancé qui part à la conquête d’un monde nouveau, révolutionnaire, anti conformiste ! Non ! Ce corset diabolique ne résistera pas à ta soif de vivre libre !

Certes, Diego ne te reconnaîtra pas et c’est tant mieux, et cette fois ta reconquête sera incertaine. Te voilà la muse d’un Nouveau Monde et tu n’appartiens plus à personne, même ce satané corset ne retiendra pas ta soif de conquérir.

Viva Frida !

Jack-Alain

Vapeurs de rhum

Moss. Carnets de voyage, Chine – Collection le Hang-Art

Nous sommes assis sur un muret, fatigués, poussiéreux, après une longue descente le long d’un chemin creux pour rejoindre le village.

Silencieux, nous attendons sans bouger. Lucien tourne la tête, je lis la peur dans ses yeux. Je tente un sourire pour le rassurer. Sylvie devine également sa frayeur, sa main se pose sur le genou de Lucien.

Nous nous étions enfuis très tôt le matin. Le jour commençait à percer la nuit, un chien a aboyé et nous avons craint qu’il ne donne l’alerte. Nous nous sommes retournés, mais la maison restait silencieuse. Nous n’étions pas sûr de retrouver le bon sentier à prendre, nous étions arrivés les yeux bandés, les bras liés derrière le dos, poussés par des hommes armés et joyeux d’offrir à leur chef de futurs esclaves.

Le rhum a coulé, l’un des hommes a commencé à jouer de l’harmonica et nous avons dû danser sur la table.

Soudain, le bruit de moteur d’un camion me sort de mes pensées, me ramène au présent. C’est eux, ils ont tenu parole, c’est bien le camion des rebelles qui apparaît devant nous. Notre sauveur, nous allons pouvoir nous cacher au milieu des déchets de canne à sucre qu’il transporte…

Yves


[1] Cadavre exquis : Jeu d’écriture collectif inventé par les surréalistes, qui consiste à faire composer une phrase par plusieurs personnes sans qu’aucune d’elles ne puisse tenir compte des collaborations précédentes.

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