Ce lundi 23 mars, il est presque neuf heures et demi. Déjà fatigué. Hier soir, j’ai peaufiné mon texte pour l’atelier d’écriture, je me suis couché à une heure du mat. J’en ai un autre à rédiger pour mercredi, ça m’encombre la tête. Le thème : Quel animal étrange ! Où diable Frédéric a-t-il été chercher ça ? Bref, réveil difficile, un café bien tassé peine à me remettre en selle.
Je sors de la maison, je referme la porte d’entrée, qui fait aussi porte de sortie, c’est super pratique. Un hennissement m’accueille.
Travailler trop tard ne me vaut rien ! Je fais un pas de plus, et j’entends Salut ! Ça reste bizarre, c’est quand même ma cour, mais c’est moins pire. Je regarde d’où vient l’apostrophe : un type, à trois mètres de moi. Un demi-type, plutôt. Torse nu malgré la température, barbu, cheveux longs. Même taille que moi, un petit air de famille, mais la ressemblance s’arrête au niveau du nombril, vu que le bas est celui d’un cheval.
J’essaie de rester calme et poli, mais je vais pas non plus laisser faire n’importe quoi chez moi !
— Salut aussi, je fais… vous êtes dans mon jardin !
Le gars, ou l’animal, disons le ganimal, me fait un large sourire, tout en tapotant sa main gauche contre le haut de sa jambe… difficile de ne pas voir l’arc qu’il tient dans cette main.
— On va se tutoyer, tu veux bien ? Je suis là pour t’aider !
J’ai un peu de mal à comprendre ce qui se passe, mais je vois qu’il a un carquois en bandoulière. Arc et carquois, il y a une forme de cohérence dans tout ça. En face, j’ai un micro-ordinateur ; si les choses se gâtent, je suis pas favori. Mieux vaut temporiser.
— Heu, m’aider ? Oui, c’est gentil ! Et… par exemple ?
Il ne se démonte pas. En plus, il est bien renseigné.— Eh bien ! Par exemple, t’amener à ton atelier. Il est trop tard pour prendre le bus, et vu le prix du gazole…
À 2€25 le litre, il a pas tort. Le ganimal sait s’y prendre pour convaincre. Mais j’hésite encore.
— Tu peux me dire qui tu es ? Je te connais pas, et je sais pas non plus comment tu conduis.
Il éclate d’un rire chevalin.
— Tu me déçois un peu. Tu as oublié que tu étais Sagittaire ? Je suis ton Signe zodiacal ! Celui que tu incarnes, qui t’observe et te protège depuis ta naissance !
Là, il pousse un peu. Il a beau être armé, je peux pas laisser passer ça.
— Tu me protèges ! Tu te fiches de moi ! Et mes deux accidents de bagnole, mon licenciement, mes divorces ? Je continue ?
Il secoue la tête, lève la main et les deux jambes de devant en signe d’apaisement, un truc pas facile à faire.
— Les accidents, je t’ai évité le pire. Les divorces, ça se joue à deux. Et je peux pas intervenir n’importe comment ; il y a aussi le karma, c’est compliqué, tout ça, et j’ai des ordres. Mais je fais ce que je peux pour t’aider, en douce. Allez, monte en selle si tu veux être à l’heure, on discutera sur le trajet.
C’est pas faux, l’heure tourne. Je saute en croupe. Pour aller à l’atelier d’écriture, j’aurais préféré chevaucher Pégase…
***
Il trotte prudemment, en respectant le Code de la route, c’est rassurant. Cette histoire a du panache, une queue, mais pas de tête, c’est peut-être un rêve. Je me pince, puis j’en fais autant avec lui.
— Aie ! Qu’est-ce qui te prend ?
— Je vérifie juste que tu es réel. Pourquoi les gens ne se retournent pas ?
— Tant que tu es sur moi, tu restes invisible.
Il doit avoir raison. Il continue à trottiner. De temps en temps, il lève le bras droit, comme les conducteurs de bus quand ils se croisent. Je perçois des formes vaporeuses, rien de précis.
— À qui tu dis bonjour ?
— C’est juste des collègues, surtout des Sagittaires. Mais il y a aussi les signes de tes proches, je les croise souvent. Par exemple le Taureau de ta femme ; il est plutôt sympa. Un peu bas du plafond, mais sympa !
Je crois que je dirai pas ça à Martine. J’ai une autre question.
— Tu devais m’expliquer pourquoi tu es venu me voir, non ?
Il hennit bruyamment, freine des quatre fers pour ne pas percuter un vélo qui déboule de nulle part.
— Oui, c’est vrai. À force de veiller sur toi, je m’attache, ça me fait ça à chaque fois. Et comme tu n’es plus très jeune, je me suis dit que te rencontrer avant qu’on se quitte…
— Tu veux dire que j’en ai plus pour longtemps ?
— Statistiquement ! Sinon, j’en sais rien, je suis pas dans le secret des Dieux – on nous prévient pas, c’est mieux comme ça. Mais, au cas où… je voulais te donner quelques conseils.
— C’est gentil, mais ça arrive un peu tard !
— Oui, mais avant, j’avais pas le droit ! Question de déontologie, de respect de ta liberté. Maintenant, je peux, vu que les grosses erreurs que tu pouvais faire… heu, tu les as pas loupées !
J’apprécie moyennement. Ça fait un peu bilan de fin de vie, avec une pointe d’amertume, mais il n’a pas totalement tort. On est arrivé à l’Université Permanente, il est au pas, les sabots sonnent sur les pavés. Suis-je le seul à l’entendre ? Bon, après tout, ce qu’il propose, c’est une occasion unique. Ne la gâchons pas.
— Je t’écoute.
Il s’agenouille pour me permettre de descendre. Nous voici face à face. Son visage est différent, presque lumineux.
— Que tu le veuilles ou non, tu es un Sagittaire. Alors, vis ta vie en Sagittaire : respire, profite, ris et fais rire ; et surtout : rêve grand, vise haut ! Qui sait ? On se retrouvera peut-être !
Il pose la main sur mon épaule.
— Allez, il est temps. Je me tire.
Il bande son arc, pointe le ciel, décoche sa flèche. Elle fuse dans un sifflement qui attire tous les regards, dessine une trajectoire lumineuse violette qui passe par tout l’arc-en-ciel et se meurt dans une lueur rougeoyante. Je baisse les yeux. Le Sagittaire a disparu. Il me semble entendre, très loin, un hennissement.
Je pars vers le bâtiment, encore perdu dans mes pensées. Je trébuche et manque de m’étaler sur le sol. Un vieil adage me revient en tête : Regarde le ciel, mais veille au pavé !

