Le parfum du van, la nuit


Dimanche 24 septembre

Lumière éteinte, invisible de l’extérieur, Martine a écarté le rideau de la chambre d’amis. Le réverbère éclaire la rue. Qui, à 23 heures, est habituellement plus que paisible.
— Julien, viens voir, vite ! dit-elle à mi-voix.
J’obtempère, je la rejoins. En partie masqués par la haie, deux mecs – joggings noirs et capuches – entrent à l’arrière du van Mercedes noir qui stationne devant chez nous ; look d’épave, vitres opaques, inquiétant. Ils y fourgonnent, démarrent, reculent de dix mètres, devant la maison de Mme Jubin. Puis ils repartent à pied.
— Tu as vu, chuchote Martine, interloquée, c’est des blancs !
— Ils doivent pourtant venir des HLM ! Et pourquoi ils garent leur camionnette ici ?
— Là où ils habitent, il n’en resterait rien au bout de 15 jours !

On demeure deux minutes en silence, entre soulagement –cet engin nous bouchait dangereusement la vue quand on sortait en voiture –, et sentiment d’impuissance. Le van est apparu fin juillet ; deux mois de coups de fil à la police, sans résultat. Et là, il a bougé, tout est à recommencer !
— Allez, on se couche, y’a école demain ! déclare Martine.

Lundi 25 septembre

Je rentre de ma réunion mensuelle avec un cadeau de la Direction. La boîte nous a dotés d’un portable dernier cri, un Samsung D900 sorti mi-2006. Un truc qui ringardise mon Nokia, sauf que je trimbale maintenant deux téléphones : un que je maîtrise, avec mes contacts perso et pro, et l’autre, qu’il faut apprivoiser. Déjà, pour répondre à un appel, faire glisser l’icône vers le haut, au lieu d’appuyer. Ça promet !
J’appelle la voisine de mon Nokia. Sur son fixe, bien sûr, 92 ans, faut pas trop lui demander. Pas de réponse. On va faire sans elle.

Jeudi 23 novembre

Ça alors ! On est partis une semaine, et au retour, le van n’est plus là ! En fait, si. Notre joie a été de courte durée. Il est juste garé, plus loin, devant le jardin de ma voisine de droite, Mme Largeau. Quand l’ont-ils déplacé ? Mystère.

Je récapitule : deux mois devant le 119, deux mois au 121, et maintenant il est devant le 117. À ce rythme-là, en janvier il est au 115, à moins qu’il revienne devant chez moi. Il est temps d’agir. J’appelle Arnaud, l’informaticien ; il habite au 86, il a mis en place une liste téléphonique de voisins vigilants.
— Allo, Arnaud ? Salut, je te dérange pas … Je t’appelle pour le van … Oui, bien sûr, tu l’as remarqué ! On en est à quatre mois, tout compris … Les flics ? La fourrière sature, ils n’ont pas le temps, etc. Dis donc, tu m’as dit que tu pouvais organiser des conférences téléphoniques, avec le portable ? … Oui, si on peut s’en faire une avec les voisins vigilants… ben, toi, peut-être Walter, au 95, c’est un gars qui a les pieds sur terre, et j’en ai parlé à Yann, le fils de Mme Largeau, il est directement concerné … Oui, José, pourquoi pas ? Avec mon épouse, ça ferait six.… Je te laisse lancer l’appel, moi j’y connais rien. Allez, à tout à l’heure !

Samedi 25 novembre

23 heures, nous sommes déjà quatre, en survêt et capuche. Voilà José et Walter. Les hommes entourent le van, Martine monte le guet au carrefour en amont, pour ralentir les éventuelles voitures.

On fait le tour avec une torche : l’intérieur est invisible, l’habitacle toujours vide. Walter a apporté une hachette. Le plan est simple : briser la vitre pour desserrer le frein à main, puis pousser le van en le faisant riper vers le milieu de la chaussée, bien visible sous le lampadaire. La rue sera bloquée, et la police bien obligée d’intervenir. Y’a plus qu’à. J’appelle mon épouse.
— Martine, si tu es en place, on démarre.

Walter monte sur le marchepied, porte un coup terrible sur la vitre conducteur. La vitre se craquelle entièrement mais ne cède pas. Il continue à frapper, et une brèche se crée, suffisante pour qu’il passe son bras. Il approche la tête pour accéder à la tige de déverrouillage, et il s’affaisse ! José et moi le soutenons. Il balbutie.
— Nom de Dieu ! Cette odeur ! ça sent le cadavre ! Il rigole pas.
— Bordel ! fait Arnaud, toujours synthétique.
— Tu es sûr ? dit Yann. Les jeunes, ça vous croit jamais. Il fait deux mètres, approche le visage, recule. Oui, c’est vrai !
— On tient conseil, les biloutes ?
Ça, c’est José. Prénom du sud, mais 100% ch’timi. On discute.
— On force la porte arrière pour voir ? On appelle les flics ?
— Pour se faire accuser d’avoir vandalisé le van et spolié une scène de crime ? Merci bien !
— Et si on poussait le van comme prévu ? Après tout, on voulait faire intervenir la police. Ils feront ce qu’il y a à faire.
— OK ! Le tout, c’est de pas laisser de traces, conclut Arnaud, qui a repris ses esprits. On garde nos gants et on y va.

Walter devait prendre le volant, mais il renâcle un peu. On se regarde. Entrer dans la cabine, avec un mort à l’arrière… je suis pas très chaud, Yann et Arnaud non plus. Reste José, qui ricane.
— Bin, j’ai compris. Je m’y colle !
Il grimpe à son tour sur le marchepied, approche la tête de la fenêtre. L’odeur a dû s’atténuer, il tient le choc, descend, nous regarde, sourcils froncés, remonte, renifle, redescend, baisse la tête.
— Bizarre, bizarre… je connais ça…
Il se penche à l’avant du van, inspecte la plaque d’immatriculation, se redresse et nous sourit.
— 52, le Nord ! J’en étais sûr ! Les gars, votre cadavre, c’est juste du Maroilles à point, comme on l’aime chez nous !
— Du quoi ? fait Yann.
— Un fromage, je réponds. José, tu dis n’importe quoi !

Je m’approche du van, je passe le bras à travers la vitre et je déverrouille la portière. Un grincement sinistre, l’odeur m’agresse. C’est pestilentiel. Tout le monde m’imite, ça s’échauffe ; José n’en démord pas, mais ne convainc personne. Finalement, on arrête de discuter. Cadavre ou fromage qui pue, ça change rien. On brutalise le volant, on pousse le van au milieu de la rue, bien en vue. Et on se sépare en se demandant si les sirènes vont retentir dans la nuit.

Dimanche 26 novembre

En fait, on dort comme des loirs, Martine et moi. À neuf heures, on monte un peu le store de la chambre d’amis. L’engin a disparu.

J’appelle Arnaud, il bricole une conférence téléphonique, on est tous en ligne. Walter nous envoie en MMS une vidéo, prise de chez lui à sept heures. Elle ne fait que cinq secondes, c’est flou, mais on voit passer le camion de la fourrière avec le van dessus.
— Fin de l’histoire, les gars. On n’entendra plus parler du van.
— Bon sang, fait Yann, on sait pas ce qu’ils ont trouvé !
— S’il y avait eu un cadavre, le van serait toujours là, avec une nuée de flics autour, je postule.
— Ça vous fait braire, appuie José mais j’avais raison, moi !
— On reste quand même en veille, propose Arnaud. Je connais quelqu’un à Ouest-France, j’essaierai de savoir ce qui s’est passé.

Épilogue

2006 s’achève sans qu’on en sache plus. Mais Arnaud a fini par avoir un retour de sa source. Il nous contacte en conf tél dans la foulée. L’affaire n’en était pas une. Il s’agissait simplement de deux gars du Nord, nostalgiques de leur pays et amateurs de Maroilles, qui affinaient dans les caves de leur immeuble des fromages issus d’une filière artisanale. Un petit trafic d’ampleur très limité, mais qui ne pouvait passer inaperçu, ou plutôt inodore. Et les références olfactives changeaient, les caves puaient maintenant le shit.

On avait signifié aux addicts du Maroilles la fin de l’affinage. Alors, les lascars n’avaient trouvé comme refuge que ce vieux van dans lequel, à distance du quartier, ils poursuivaient tant bien que mal leur activité marginale.
— Et voilà toute l’histoire, conclut Arnaud !
Le plus choqué d’entre nous, c’est José.
— ça fait mal à la couenne ! On n’est plus chez nous !
— Si on avait su, commence Yann…
— On n’avait pas le choix, fit Walter. Je regrette rien.

Pour ma part, j’ai du mal à m’exprimer. Les problèmes de société, ça nous dépasse largement. José revient à la charge.
— N’empêche que j’avais tout bon, hein ! Allez, les gars, je vous invite tous chez moi samedi prochain. Fondue au Maroilles, la vraie de vraie !
Mon cœur se soulève à cette idée, et je ne dois pas être seul. Un silence s’installe. Long. Puis un crachotement bizarre. C’est Arnaud.
— Allo, José ! Tu es toujours là ?
— Oui, fait José, d’une voix claire et sonore.
Un silence à nouveau.
— Allo, allo ! fait Walter. On t’entend plus !
— C’est le réseau qui sature, affirme Yann, un peu trop vite. Les conférences téléphoniques, c’est pas encore au point.
— Allez, on va raccrocher, décrète Arnaud. Quand ça veut pas…

Le bip coupe les protestations de José.

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