Meurtre à Sourtons


Mon papier n’était pas dans l’édition du 6 janvier. Paraîtrait-il un jour ou pas ? J’ai reposé le journal, morose, et j’attaquais mon petit-déj, quand Plantier, le patron du Marais, m’a interpellée.
— Annie, t’es au courant, pour Denis, le fils du boucher ?
Le croissant à la main. J’ai levé les sourcils.
— Noyé ! On l’a trouvé ce matin, près du pont, noyé dans l’étier. Je te dis pas le choc ! à peine trente ans ! C’est moche !
Il sembla soudain réaliser à qui il parlait.
— J’y pense ! C’est toi qui vas écrire l’article ?

Sûr, c’était vraiment moche. Et pour moi, aucune chance de suivre ça ; juste le risque de me retrouver entre le marteau de l’info et l’enclume de la vie tranquille à Sourtons – que j’avais choisi pour ça ! Je suis sortie. La brume m’a avalé. J’ai pris ça pour un présage.

***

Il fallait que je parle à Sylvie. Elle a mis un moment à décrocher.
— Salut Sylvie, c’est Annie. Annie Arnaux !
Un petit silence.
— Annie ! ça fait plaisir de t’entendre, après tout ce temps ! Comment vas-tu ?— Écoute, j’ai appris que tu étais rentrée semaine dernière, je voulais te voir, mais là, il y urgence ! Tu peux passer chez moi ?

***

Je connais Sylvie depuis mon installation au village, à ma préretraite, il y a une dizaine d’années ; on a 35 ans d’écart, je pourrais être sa tante, ou même une mère de substitution – la sienne est partie trop tôt. C’est la littérature qui nous a rapprochées, avec ses passages à la médiathèque de Soullans, où je fais du bénévolat.

Je l’accueille, deuxième chocolat de la matinée. Entre-temps, l’information a circulé, elle a déjà appris la mort de Denis.
— J’ai du mal à réaliser. C’est vrai, je l’avais plaqué sans explications, mais j’étouffais ici, et il faisait partie de tout ça. Là-bas, je me sentais utile… et puis, j’ai rencontré Dmytro…
Elle s’interrompt.
— Tu bosses pour Ouest-France. Je peux te faire confiance ?
— En principe, oui. Le secret des sources. Sauf si tu me dis que c’est toi qui as tué Denis !
Elle a un sourire triste.
— Non, mais je l’ai vu hier soir. Surprise de ma part – elle continue. Depuis que je suis rentrée, il me harcelait. Alors j’ai accepté une rencontre discrète, au parc. Au début, c’était tendu, il m’en voulait terriblement. Et puis, à la fin, j’avoue que j’ai craqué. On s’est embrassés. Je suis repartie, j’étais totalement perdue…

Elle tremblait de tous ses membres. Je lui ai pris les mains.

***

Après son départ, je réfléchissais à tout ça. Mon smartphone a sonné ; c’était Nicolas, du journal.
— Salut Annie ! C’est moi qui traite l’affaire Padioleau ! J’ai eu quelques tuyaux des gendarmes. Je t’invite ce soir à dîner ?
Difficile de refuser. Mais pas question de trahir Sylvie, ou de me mettre le village à dos…

On s’est retrouvés au Marais, il n’y a pas vraiment le choix. Nicolas mangeait et parlait en même temps, seule sa moustache dénonçait l’excès. Sympa, jovial et bon vivant, le genre de personne qui vous tire les vers du nez en douceur.
— Les gendarmes du coin ont fait les premiers constats, mais la brigade de recherche est déjà arrivée, et la PTS va les assister. Je connais le capitaine Verlot, ça va m’aider.
Je n’ai pas demandé ce qu’était la PTS – peut-être S pour scientifique ? Plus je poserais de questions, plus j’aurais à répondre aux siennes. Mieux valait rester à distance. Mais je voulais quand même savoir s’il s’agissait d’un accident ou d’un meurtre.
— Trop tôt pour le dire, mais se tuer en tombant dans un étier…
J’étais assez d’accord, j’ai précisé à Nicolas que Denis jouait au rugby. Même le pousser à l’eau n’était pas si facile. J’ai songé in petto que ça innocentait sans doute Sylvie. Tant mieux.

Nicolas voulait tout savoir du village, et aussi pourquoi le maire mettait d’emblée la pression sur les gendarmes. La raison, c’était bien sûr les municipales, le 3 mars. Et aussi…
— Il faut que tu saches qu’il y a encore un an, la fille du maire sortait avec Denis. Elle l’a quitté sur un coup de tête, pour une ONG en Ukraine. Denis était dévasté, son père en a voulu au maire, et comme il était conseiller municipal, ça a tout gangrené. Du coup, pour la première fois depuis 18 ans, il y a deux listes concurrentes, et l’atmosphère est électrique. Alors, tu imagines l’effet d’un meurtre, si c’en est un !

Nicolas buvait mes paroles et son Mareuil avec la même gourmandise. Je n’avais pas abordé le plus gouleyant, mais autant en parler, il le saurait tôt ou tard.
— Et pour ne rien te cacher, la fille du maire est rentrée d’Odessa il y a une semaine, avec un nommé Dmytro dans ses bagages. Donc cette histoire, c’est l’étincelle sur le baril de poudre !
On a encore discuté une heure, puis je l’ai quitté. Il avait son article à boucler. Il couchait au Marais, histoire de suivre l’enquête de plus près. Vu sa consommation de la soirée, c’était une meilleure option que de rentrer à La Roche-sur-Yon en moto.

***

Nicolas n’était pas dans la salle quand je suis repassée le lendemain matin, mais les nouvelles allaient vite. Son papier en page locale était déjà obsolète, à en croire radio-Marais. C’était l’effervescence sur le zinc, la fine fleur des enquêteurs de comptoir croisait les hypothèses. Au centre des échanges : la disparition de Dmytro, que les gendarmes avaient voulu interroger la veille.
— Moi je l’avais dit : ça peut pas être quelqu’un du village !
— Ce type, on sait pas d’où il sort ! D’ailleurs, depuis qu’il est arrivé, presque personne ne l’a croisé. À croire qu’il se planquait !
— Sylvie a dû lui dire que Denis était son ex, il a pété les plombs !

J’ai essayé d’obtenir des infos un peu plus fiables, mais ils étaient lancés. Russes, Ukrainiens, c’était pareil, la vie humaine ne comptait pas, et chez eux, la boucherie, c’était non-stop…
Après boucherie, il y a eu un silence gêné, les conversations ont baissé d’un ton. Il était presque dix heures, Nicolas a fait son entrée, en blouson, casque sous le bras. Il avait passé des coups de fil et il savait, pour Dmytro. Il m’a pris à part.
— Verlot m’a confirmé qu’il s’agissait bien d’un meurtre. Pas d’eau dans les poumons. Pas de traces de lutte, seulement un écrasement du larynx. Le légiste ne croit pas à une bagarre, c’est un crime de sang-froid. Sans doute un pro, vu la précision du coup !
— Ça pourrait être Dmytro ?
Il a secoué la tête, dubitatif.
— Pourquoi pas ? On ignore tout de lui. Sylvie Queneau est interrogée, on pense qu’elle en sait plus. Ils ont fait remonter au plus haut niveau. ça prend une dimension imprévue !
J’ai protesté.
— Ça tient pas la route ! Une bagarre entre eux, à la rigueur, mais là…

On est restés silencieux quelques instants. Une pause qu’a mise à profit Robert, qui tentait de nous aborder depuis un petit moment. Il a levé la main gauche vers Nicolas, en signe de fraternité.
— Salut ! C’est à toi, la Twin 900 sur le parking ? Belle bête !
Mon collègue s’est fendu d’un large sourire. J’ai compris que je n’existais plus pour eux deux.
— Oui, un petit bijou, mais ça reste dans les 4 chiffres ! Je suppose qu’on voit pas trop de belles bécanes par ici ?
— Ça dépend, a fait Robert, vexé. Figure-toi qu’il y a deux jours, il y avait une R12 S customisée noir et blanc à la place de la tienne ! Un mec en combinaison de cuir, pas causant. Un étranger…
Le sourire de Nicolas s’est figé. Il a réagi au quart de tour.
— Tu veux dire qu’il a couché au Marais, la nuit du 4 au 5 ?
— Tout à fait, tu peux demander au patron. Deux nuits !

Nicolas a payé un coup à Robert avant d’aller interroger Lantier. Les gendarmes attendraient. Il avait son scoop.
Je suis rentrée chez moi. Sylvie était garée devant ma porte. Elle ne voulait plus rester chez elle – la peur pour elle, pour Dmytro, l’hostilité diffuse du village. Un oiseau tombé du nid. Je lui ai ouvert mes bras et ma maison.

***

Le lendemain matin, rebelote avec Nicolas au Marais. Son article était en page Grand Ouest, avec un encart en Une – Sourtons : la piste internationale ? Il avait négocié serré avec Verlot : des infos en échange de celle qu’il apportait, et un article respectant les lignes rouges du capitaine. Sylvie avait fini par avouer sa rencontre avec Denis, le soir du meurtre. Et Dmytro, avant de s’enfuir, lui aurait simplement dit qu’il était en danger, et qu’il ne voulait pas l’exposer elle aussi. Selon elle, il était informaticien, elle n’en savait pas plus. Ça pouvait signifier n’importe quoi…
— Ça sent pas très bon, a-t-il conclu. On s’éloigne du fait divers. Les gendarmes font la gueule. Ils sentent que l’affaire va leur échapper. Et qu’on ne saura jamais ce qui s’est réellement passé.

***

Rétrospectivement, il avait raison. L’affaire a disparu peu à peu des médias. Avec, au fil des mois, des allusions dans Le Canard enchaîné, ou des revues en ligne… Ce qui suit reste des hypothèses.

Dmytro serait un membre du SBU, le service de sécurité ukrainien, compromis et exfiltré en France pour sa sécurité. On suppose qu’il se cache aujourd’hui ailleurs en Europe.
Le motard n’a pas été difficile à identifier. Il était couvert par l’immunité diplomatique, et n’avait pris aucune précaution pour passer inaperçu ; le plus probable est que, ignorant à quoi ressemblait Dmytro, dont l’identité reste secrète, il ait suivi Sylvie et assisté à leur entretien amoureux, d’où l’erreur de cible. Depuis, il avait quitté le territoire français sans être inquiété.
À Sourtons, le père Padioleau a pris sa retraite, après son échec aux municipales, et personne n’a repris la boucherie. Il en veut toujours autant au maire, mais Sylvie trouve grâce à ses yeux, depuis qu’elle fleurit régulièrement la tombe de Denis.

Quant à moi, soulagée que le meurtrier ne soit pas d’ici, je tente, modestement, de réconcilier, de recoudre les liens qui se sont rompus. Un travail de fourmi, loin des médias, près des gens.
Il y a 15 jours, au hasard de mes recherches, je suis tombée sur un article rapportant « l’exécution à distance », en 2025, d’un officier russe par les services secrets ukrainiens. Son surnom : le Boucher de Boutcha.


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