Une douleur connue. Mais d’habitude, elle s’invite la nuit, ou bien au petit matin. Pas l’après-midi, sur la voie expresse.
Arrêt en catastrophe, warnings, éjection, gesticulations – les coliques néphrétiques provoquent une agitation frénétique, et la contrepèterie n’y est pour rien ; cris et grognements jusqu’à ce que la souffrance se calme un peu. Je suis à 20 minutes de chez moi. En serrant les dents, je dois pouvoir rentrer, c’est mieux que d’attendre une ambulance sur le bas-côté.
Hospitalisation. Le soir et le jour suivant, le diagnostic se précise. Cette crise est plus grave. Après la voie expresse, la voix de la raison médicale préconise l’extraction par les voies naturelles, périphrase apaisante pour le patient – celui qui souffre. Va donc pour l’urétéroscopie.
Il y a urgence ; l’opération est fixée au lendemain. Je résume sobrement mes symptômes au chirurgien : ça fait très très mal ! Il accueille mes ressentis avec sérénité, et m’expose le programme : le matin, on m’anesthésie, on m’opère ; je me repose le reste de la journée et la nuit, et je repars le lendemain matin. Une formalité !
Nous y voilà ! Enfin, surtout moi : nu comme un ver auquel on aurait passé une chasuble – pure hypocrisie puisque ce qu’elle cache sera bientôt l’objet exclusif des attentions de l’équipe – et plutôt serein. Piqûre. Je me réveille sur un lit roulant. L’infirmière qui le pousse m’informe que l’opération s’est bien déroulée ; que je suis seul dans la chambre, et que j’ai la chance d’avoir la télé.
C’est alors que tout bascule.
— Vous allez pouvoir regarder l’avion qui s’est écrasé sur le gratte-ciel à New York !
Je la dévisage, consterné. Qu’est-ce que c’est que cette clinique où on se permet un humour aussi foireux ? Je réagis.
— Je trouve pas ça très drôle !
Elle se fige, et je comprends qu’elle ne plaisante pas. Nous sommes le 11 septembre 2001, je viens de me réveiller, j’ignore quelle heure il est.
***
J’allume le récepteur, les images m’agrippent : en face de moi, un avion surgit et percute sans cesse une tour[i] ; des témoins crient, des hommes, des femmes fuient ou convergent, la fumée s’échappe des niveaux supérieurs, rien ne se passe plus ; si, la caméra zoome, on voit la mince ligne noire de l’étage frappé ; au-dessus, piégés par le feu, des désespérés agitent des tissus aux fenêtres, un homme chute en un interminable vol plané avant de disparaître derrière un immeuble. J’oublie de respirer.
Changement de plan : les pompiers entrent dans la tour comme à la parade, équipements, uniformes et casques deconquistadors, sous les applaudissements. Des propos erratiques meublent, sans l’interrompre, la boucle hypnotique des séquences ; puis soudain, sous les hurlements de la foule, un autre avion frappe la deuxième tour[ii], y disparaît et ressort en un nuage de feu et de débris, comme tamisé par la traversée de l’immeuble.
La nouvelle scène se répète ad nauseam, filmée sous tous les angles ; des hypothèses s’échappent, on sait maintenant qu’il… les images sont trop fortes pour que j’écoute vraiment – le Pentagone[iii] – un autre… – oui, on ignore… attendez, oh, mon Dieu !
Dans un silence terrifiant, la tour nord chancelle et s’effondre sur elle-même[iv]. Puis monte le grondement, puis le souffle énorme balaie l’espace, puis des blocs de béton et de ferraille, puis une grêle de débris. Enfin, une poussière noire obscurcit tout, envahit l’écran et sature mon cerveau. C’est trop. Le vide. Je coupe la télé, bois un verre d’eau, pars aux toilettes. Mauvaise idée. Ma vessie évacue des lames de rasoir. Je hurle, me souviens qu’on m’avait évoqué de « possibles douleurs de miction » – euphémisme médical !
De retour sur le lit, je résiste dix minutes, puis je rallume. Je zappe en vain : tout n’est que chaos. Recroquevillé dans mon lit, je suis prisonnier de la télé. Un amoncellement de débris a remplacé la tour nord ; la tour sud, percutée plus bas, brûle sur le tiers de sa hauteur, et sous mes yeux, se reproduit le cauchemar[v] ; au ralenti, les étages s’encastrent les uns dans les autres, tandis que l’antenne du bâtiment, toujours verticale, les accompagne presque gracieusement ; fuite réflexe des piétons ; deuxième couche de cendres et de gravats qui ensevelit immeubles, rues, voitures. Paysage lunaire, volcanique, où errent encore des fantômes gris, hébétés comme je le suis moi-même.
***
Le lendemain matin, le chirurgien me montre la bille qu’il m’a retirée. Sa taille me fait frémir. Dans un accès d’empathie inattendu, le praticien concède : ça devait être douloureux ! Je réfrène l’envie de lui répondre, et je fais bien, car il a une confidence pour moi, qu’il me livre en me raccompagnant : il y a 50 ans, vous en seriez mort !
La phrase résonne en moi. Je suis donc, d’une certaine façon, un rescapé, sauvé par des hommes et la technologie, la technologie que d’autres viennent de détourner. Je bénéficie d’une tranche de vie supplémentaire, quand tant d’autres ont eu leur vie tranchée. Je pense à ceux qui ont évacué les tours à temps, sont sortis indemnes des décombres, ou étaient en retard pour prendre le train ou le métro qui les aurait amenés à la mort.
[i] 14h46 heure française (8h46 à New York)
[ii] 15h03
[iii] 15h37
[iv] 15h59
[v] 16h28
Photo : Tribute in Light, Sept.11, 2001, Bob Jagendorf – Wikimedia Common

